de  Gianfranco Menghini

A l’ombre du chef

Romanzo

Eric Grevilliers, le protagoniste de ce roman dont l’intrigue se déroule en France, vient de vivre l’ascension de Napoléon au pouvoir. Jeune aristocrate dont la famille a été dépossédée des tous ses biens par le gouvernement révolutionnaire, il devient le protégé de Cabanis. Cet homme d’affaire astucieux, profitant de sa fonction de fournisseur officiel des approvisionnements de l’Armée d’Italie, s’accapare les œuvres d’art pillées par les soldats pendant la campagne napoléonienne en Italie.

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CHAPITRE UN – Edouard Cabanis

 

«C’est à n’y pas croire ! Il n’est pas possible que ces nouvelles soient vraies. Bien évidemment qu’il en aurait le courage, mais les moyens, hein ? Avec quels moyens combattrait-il ? Allez Éric, avant de dire ces choses, tu ferais mieux de t’assurer que la source d’où tu les tiens est sûre. Et enfin, quelle importance accordes-tu à de tels amis, qui ne sont là que pour te mettre dans l’embarras ? Où en serais-tu si mes informateurs, qui collaborent avec moi depuis des années, ne me l’avaient pas communiqué ? »
Après cette tirade, Édouard Cabanis donna une pichenette sur la joue de son protégé, rouge de honte et de mortification.

ΩΩΩ

Issu d’une famille de petits propriétaires terriens, Éric avait à peine vingt ans. De taille moyenne, il semblait svelte ; cependant sa large poitrine prouvait son tempérament sportif et habitué à l’effort. Ses cheveux noirs de jais encadrant un visage régulier soulignaient son apparence aristocratique. Ses traits fins et le délicat tracé de sa bouche qui, au premier abord, présentaient un visage féminin, étaient démentis par son nez, légèrement courbé, et ses grands yeux noirs au regard viril, surmontés d’épais sourcils.
Éric, qui affichait le caractère jovial propre aux jeunes hommes aisés de moyenne noblesse, avait été instruit à l’Institut de France. Il y avait reçu une bonne instruction et avait appris le maniement des armes. Mais bien que son courage ne fût jamais remis en cause, il n’aimait pas vraiment s’entraîner au duel avec ses compagnons d’études. Cependant, il avait montré une nette prédilection pour les sciences et la géographie.
Quand la Révolution et la Terreur s’étaient installées dans la cité parisienne, quatre ans plus tôt, l’univers paisible et insouciant dans lequel grandissait Éric, s’était effondré : tout le monde criait, commandait, légiférait. Le peuple profitait de la situation et les fainéants trouvaient à se rassasier, à condition qu’ils s’enrôlent dans l’armée de la Garde Civile, se coiffent du bonnet phrygien et s’arment d’un vieux mousquet rouillé, en priant qu’il ne leur éclate pas au visage. Au mieux, on leur confierait une de ces mauvaises épées courbées qui imposaient une terreur sacrée, particulièrement aux commerçants, lesquels, devant l’arme pointée, les bourraient de nourriture. Les faits regrettables qui avaient accompagné cette prise de pouvoir avaient aussi frappé la famille d’Éric, le forçant à abandonner ses études, alors qu’elles arrivaient presque à terme. Certes, ils n’étaient pas particulièrement ciblés et persécutés par la Terreur. Ils n’étaient pas, non plus, enfermés au Temple dans l’attente de « Madame Guillotine, la grande faucheuse » ; cependant, ils avaient été dépouillés de leurs biens, parmi lesquels une belle propriété dans la campagne fertile près de Louviers, sur le chemin du Havre, le long de la sinueuse Seine.
Louviers était une jolie petite ville de Normandie. Traversée par la rivière de l’Eure, elle abritait une cathédrale gothique du XVème siècle et le Cloître des Pénitents. Sa tranquillité rurale en faisait un endroit de rêve. Le domaine de la famille d’Éric comprenait une belle résidence et des écuries alors pleines de bétail et de chevaux. Aujourd’hui, on leur avait laissé juste de quoi vivre: une petite ferme à administrer et une modeste maison, jadis occupée par le fermier…